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Christian Salès
Oc per totjorn

Christian, une seule question : Qui es-tu et pourquoi OC ?

Je suis né à Narbonne dans l'Aude en 1969 et suis issu d'une famille modeste de vignerons. J'ai étudié la musique au Conservatoire de Narbonne et également avec ma mère qui l'enseigne dans les écoles primaires autour d'Argeliers, mon village. C'est un village du Minervois, où il fait bon vivre. Il est dominé par un Pech qu'il partage avec Bize, c'est d'ailleurs là que se trouvent les fameuses grottes de Bize, habitées successivement par l'homme et les animaux durant une longue partie de la préhistoire. J'ai passé une grande partie de mon enfance dans ce Pech à construire des cabanes au milieu des pins d'Alep, des oliviers, des chênes et des mattes d'asperges sauvages. Régulièrement, il fallait donner un coup de main à la vigne pour "espoudasser", tailler, attacher, "escaouceller", sulfater… et enfin vendanger.J'ai ainsi appris le travail de la terre et celui du vin par mon père.

Dans ma famille, on fait tout en musique. Pas un jour sans chants, chacun joue d'un instrument. J'ai appris le répertoire traditionnel, classique, les standards de jazz, la chanson populaire pendant les longues soirées d'hiver. Mes études se passaient bien alors mes parents me laissaient libre de faire de la musique. Je jouais simultanément de l'accordéon dans des restaurants, de la trompette dans une harmonie municipale, de l'orgue classique dans les églises, du synthé dans un groupe de rock… Tout un tas d'activités musicales qui montraient bien mon avidité d'apprendre. J'ai un défaut, je suis insatiable.

J'ai fait des études d'électronique et d'informatique à Narbonne, Montpellier et Lyon. Puis un jour, il a bien fallu travailler. J'étais fou de synthétiseurs, mon premier synthé était un Roland, une marque japonaise. Je rêvais de travailler dans un centre de recherches et développer des synthétiseurs, des boîtes à rythmes, des machines numériques encore impensables alors, au service de la créativité du musicien… En fait, je voulais créer les instruments de musique électroniques dont je rêvais. Et bien, un jour, je prends le téléphone et demande un stage d'électronique chez le distributeur français de Roland. Le distributeur ne faisait que du SAV en électronique, et pour mes études, il me fallait du développement, un projet bien défini. Je me suis dit " tant pis, tu prends le risque. Tu développeras seul le soir un projet et tu feras des réparations de synthés la journée", 3 mois, c'était faisable. Pendant le stage, un jour, l'équipe des produits avait un séminaire et était en retard dans la préparation. Je leur ai proposé mes services en composant un morceau et en reprogrammant un synthé. Ni une, ni deux. Le téléphone commençait à sonner à Argeliers en provenance du Japon, c'était le début d'une collaboration.

Je n'avais jamais pris l'avion et du jour au lendemain, me voilà parti pour le Japon, destination: le R&D de Roland. Les Japonais avaient repéré mes programmations musicales et sonores.

J'ai passé des séjours formidables et ai rencontré des gens raffinés, intelligents, disponibles. Quel plaisir ! J'ai participé au développement d'instruments qui ont eu un succès considérable, faisant régulièrement des suggestions qui étaient en général acceptées, jusqu'au jour où je leur ai proposé un nouveau concept. Nous étions en Europe en plein dans la mouvance électronique, de nombreuses personnes autour de moi voulaient faire de la musique électronique mais n'avaient pas l'équipement ni le budget, et je sentais quelles en avaient le talent et l'envie. J'ai fait mon étude, le développement a été très difficile, c'est à dire très peu d'ingénieurs pour écrire le logiciel de fonctionnement, pas de budget pour les sons. Têtu, je me débattais et avais du soutien de la part d'autres ingénieurs qui voyaient que je voulais aller au bout de ce projet. Jusqu'au jour où certains me proposent de participer à écrire le programme, en cachette, en se faisant passer le code par l'Intranet. Grâce à cette solidarité, le projet a vu le jour, le produit s'est appelé "Groovebox" et a été la plus grande réussite commerciale de ce fabricant.

J'ai ensuite rejoint des marques d'instruments de musique américaines pour voir ce qui se passait là-bas. En collaborant avec E-mulator, je me suis aperçu de la différence dans les rapports humains. Les gens simples et raffinés que j'avais découverts au Japon s'étaient transformés en personnes extraverties, un peu superficielles mais franches. Un vrai choc culturel…

Dès mes premiers instants dans l'avion, à mon second voyage en destination de Tokyo, j'ai pensé à mon Pays d'Oc, mon village, sa colline, et ai recherché au plus profond de moi-même qui j'étais. Je me suis posé la question que vous me posez aujourd'hui.

Je me suis passionné pour l'histoire locale. Tout d'abord 1907 et Marcelin Albert. Mon arrière grand-père faisait partie des 87 et du mouvement de défense viticole - j'avais tous les éléments dans le grenier pour faire mes études à partir des documents d'époque.

Ce qui me fascinait, c'était : "Comment Marcelin Albert, ce petit viticulteur et cafetier d'Argeliers avait pu mobiliser tout ce monde ?". Au départ, en faisant de simples discours le jeudi, jour de marché à Narbonne, en montant sur un platane des barques. (ce qui lui a valu le surnom de "Lou Cigal"). Et, arriver à en faire une vraie révolution, grève de l'impôt, démission des mairies, 800 000 manifestants à Montpellier en juin 1907, nouvelles lois pour que la situation s'arrange. Ce qui me fascinait, c'était cela et surtout de savoir la suite, c'est qu'après 1907, les gens ne l'ont plus regardé. Il est mort dans la misère noire. Enfant, j'étais très ami avec sa nièce, elle m'avait raconté cela et m'avait fait lire des lettres écrites sur la fin de ses jours qu'il n'avait jamais envoyées. Des mots qui vous donnent de la rage pour toute une vie. (NDR : Marcelin Albert est la première personne que Christian Salès remercie dans le livret du CD "OC".) Ce qu'il faut retenir de 1907, ce sont les 800 000 personnes à Montpellier et la puissance du Midi. C'est tout !

Ensuite, j'ai dévoré des livres sur la civilisation occitane. On parlait patois à la maison, avec les voisins. Ma grand-mère d'origine lozérienne qui a toujours vécu avec nous avait été baptisée en patois. Elle s'appelait Marie Juine. Ses parents habitaient une ferme isolée et ne parlaient pas très souvent français. Quand elle est arrivé à Argeliers dans les années 20, bonne dans une famille notable, ils lui ont fait établir une carte d'identité et le secrétaire de mairie a transformé son prénom. Marie Juine est devenue Eugénie.

J'ai pris des cours d'occitan au collège Victor Hugo de Narbonne, pendant la scolarité normale. Cependant, je ne m'étais jamais trop posé la question sur l'origine de l'occitan, sur l'esprit d'Oc, et aujourd'hui, je me posais toutes ces questions.

De plus, une véritable passion sur le moyen âge occitan devait s'installer en moi et m'habiter. J'étais foutu, je devais vivre avec ça et le faire vivre à tous les gens qui étaient autour de moi. Après m'être imprégné du Paratge, des troubadours, des cathares et de la Canso, j'ai eu envie d'extérioriser quelque chose. De matérialiser cette pensée intérieure. De mettre en forme ces racines, mes racines et ces informations historiques et culturelles lentement digérées.

Au départ, passionné par le moyen âge, je voulais faire de la musique médiévale. Me voilà en train d'étudier, d'apprendre à lire, à interpréter, à essayer de vivre cette musique à partir des écrits des moines. Les troubadours ou plutôt les jongleurs interprétaient les œuvres et les transmettaient oralement. Elles ont été retranscrites par des moines bien des années après. Cela me gênait au fond de moi. Quand on connaît l'homme, on sait combien il aime s'investir dans la vie, dans les projets, surtout lorsqu'ils sont artistiques. Je me demandais quelle déformation avait pu subir les œuvres initiales des troubadours. Certains spécialistes avançaient des thèses, je les étudiais… Après quelques essais, cette musique ne me plaisait pas, et en plus, je n'étais pas en accord avec moi-même. Il fallait que je fasse une création à partir d'éléments authentiques, sans me faire croire que je faisais de la musique occitane médiévale.

J'ai alors pensé à l'univers OC : créer des mélodies sur des textes d'époque, avec les personnes qui étaient autour de moi et qui voudraient bien participer à les jouer et à chanter. Il me fallait un mot court à utiliser comme préfixe pour nommer les noms sur mon ordinateur et sur mes synthés, je n'avais pas alors de titre pour les morceaux. J'ai pris les 2 lettres "o c" (ex. : oc:voix#13/église Pouzols) pour pouvoir classer et retrouver facilement les prises de sons, les séquences de ce projet par rapport aux autres projets menés en parallèle. Lorsqu'un jour le nom du CD s'est posé, les listes de noms de sons ont parlé.

Comme j'avais déjà lu et étudié la littérature occitane médiévale, le choix des textes s'est imposé. Chaque texte a été sélectionné pour les valeurs qu'il véhicule dans le peu de mots utilisés et également la possibilité de l'interpréter sur plusieurs niveaux. Anne Brenon, historienne médiéviste, et Caroline Cennac, docteur en occitan médiéval, avec le concours de Jordi Passerat en ont fait les vérifications historiques, les études de prononciations et les explications que l'on trouve sur le site Internet. Cela m'a permis de me concentrer sur la musique.

A partir de ces textes, j'ai composé les mélodies, dans ma tête. Ensuite, avant de commencer à faire des arrangements et choisir le type de voix, l'instrumentation, j'ai décidé que ce projet serait fait avec ma famille et mes proches. J'ai commencé avec ma femme. Elle est de Capestang, c'est l'endroit d'où viennent les peintures médiévales du livret du CD. Elle n'avait jamais chanté auparavant. Sa voix envoûtante (j'étais bien placé pour le savoir !) m'avait envoûté. J'étais certain qu'il y avait quelque chose, de l'émotion à créer. Nous avons enregistré "Davant Dius", "Lo ben e Lo Mal". La première prise était la bonne. Ce sont les premières prises de son qui se trouvent sur l'album. C'était il y a 5 ans déjà.

Ensuite, j'ai mis mon père à contribution. On a enregistré sa voix dans une cuve de vin vide, dans la cave, à la maison. L'ambiance de la cuve procure à la voix une texture particulière, unique. Cela vient en partie des plaques de tartres qui se trouvent sur les parois. Les multiples alvéoles réalisent un amortissement des fréquences aiguës tout en enrichissant la densité de la réverbération courte. Mon père, Jo, chante le morceau "Carcassona", un extrait de la "Canso de la Crosado", lorsque la croisade contre les albigeois passe à Carcassonne.

Un jour, j'ai rencontré Patrice Brient. Il est luthier, spécialisé dans le moyen âge. Je lui ai présenté mon projet familial. Nous nous sommes revus de maintes fois, nous sommes devenus amis. Finalement, c'est lui qui a signé le développement de tout l'instrumentarium médiéval de OC. Patrice joue de ses instruments avec une émotion saisissante. Les prises de son ont été faites dans des lieux à l'acoustique unique comme l'église de Pouzols-Minervois. Cette église est loin du village et de ce fait, il n'y a pas de bruits extérieurs (ex. voitures…) et qui plus est une acoustique superbe. Les prises de son sont faites avec 3 micros. Un devant l'instrument pour le son sec direct , et un couple d'ambiance stéréo pour la réverbération de l'église. Les instruments utilisés sont des reproductions réalisées à partir de sculptures, enluminures, parchemins… Ensuite, les mixages ont été faits "à la maison" sur du matériel simple mais efficace.

Nous sommes en Juillet 99. Le projet est gravé sur un CD. J'ai fait une copie pour chaque participant et nous nous sommes souhaité de bonnes vacances. Virginie et moi venions de nous marier le 26 juin et alors que l'on allait partir en voyage de noces, Jean Davoust, un ami, m'appelle et me dit : " Il faut que tu montes ! J'ai fait un tour à Paris avec ta musique, trois maisons de disques sont prêtes à sortir ton projet ! " On allait justement prendre l'avion à Paris pour notre lune de miel. Je lui dis : OK, mais je n'aurais qu'un seul jour.

Après une autre visite, j'ai choisi ceux qui parlaient de mon projet avec amour. Les autres me parlaient de MF de promo, de parts de marché…, mais pas de musique ou d'émotions. J'ai choisi Wagram, car en plus, son directeur général est de Cahors et son chef de produit des Cévennes. Je me suis dit, comme ça, entre gens du sud, on pourra s'entendre, au moins…

La suite est allée très vite, j'ai pu m'occuper librement de tout : pochette, livret, affiche. Nous avons été d'accord sur tout, sauf sur l'accroche "la musique occitane à l'aube du III° millénaire". J'ai alors souhaité qu'elle soit sur un autocollant et pas imprimée sur le CD. Ce compromis était acceptable ! c'était le seul. On a fait un site Internet pour la suite interactive de l'aventure, qui continue…

Site internet : www.ocmusic.org

Christian Salès : ocnet@compuserve.com

Article paru dans le n°43 de la Linha Imaginot

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