Je suis né à Narbonne dans l'Aude en 1969 et suis issu
d'une famille modeste de vignerons. J'ai étudié la musique au Conservatoire
de Narbonne et également avec ma mère qui l'enseigne dans les écoles
primaires autour d'Argeliers, mon village. C'est un village du Minervois,
où il fait bon vivre. Il est dominé par un Pech qu'il partage avec Bize,
c'est d'ailleurs là que se trouvent les fameuses grottes de Bize, habitées
successivement par l'homme et les animaux durant une longue partie de
la préhistoire. J'ai passé une grande partie de mon enfance dans ce
Pech à construire des cabanes au milieu des pins d'Alep, des oliviers,
des chênes et des mattes d'asperges sauvages. Régulièrement, il fallait
donner un coup de main à la vigne pour "espoudasser", tailler, attacher,
"escaouceller", sulfater… et enfin vendanger.J'ai
ainsi appris le travail de la terre et celui du vin par mon père.
Dans ma famille, on fait tout en musique. Pas un jour
sans chants, chacun joue d'un instrument. J'ai appris le répertoire
traditionnel, classique, les standards de jazz, la chanson populaire
pendant les longues soirées d'hiver. Mes études se passaient bien alors
mes parents me laissaient libre de faire de la musique. Je jouais simultanément
de l'accordéon dans des restaurants, de la trompette dans une harmonie
municipale, de l'orgue classique dans les églises, du synthé dans un
groupe de rock… Tout un tas d'activités musicales qui montraient bien
mon avidité d'apprendre. J'ai un défaut, je suis insatiable.
J'ai fait des études d'électronique et d'informatique
à Narbonne, Montpellier et Lyon. Puis un jour, il a bien fallu travailler.
J'étais fou de synthétiseurs, mon premier synthé était un Roland, une
marque japonaise. Je rêvais de travailler dans un centre de recherches
et développer des synthétiseurs, des boîtes à rythmes, des machines
numériques encore impensables alors, au service de la créativité du
musicien… En fait, je voulais créer les instruments de musique électroniques
dont je rêvais. Et bien, un jour, je prends le téléphone et demande
un stage d'électronique chez le distributeur français de Roland. Le
distributeur ne faisait que du SAV en électronique, et pour mes études,
il me fallait du développement, un projet bien défini. Je me suis dit
" tant pis, tu prends le risque. Tu développeras seul le soir un projet
et tu feras des réparations de synthés la journée", 3 mois, c'était
faisable. Pendant le stage, un jour, l'équipe des produits avait un
séminaire et était en retard dans la préparation. Je leur ai proposé
mes services en composant un morceau et en reprogrammant un synthé.
Ni une, ni deux. Le téléphone commençait à sonner à Argeliers en provenance
du Japon, c'était le début d'une collaboration.
Je n'avais jamais pris l'avion et du jour au lendemain,
me voilà parti pour le Japon, destination: le R&D de Roland. Les Japonais
avaient repéré mes programmations musicales et sonores.
J'ai passé des séjours formidables et ai rencontré des
gens raffinés, intelligents, disponibles. Quel plaisir ! J'ai participé
au développement d'instruments qui ont eu un succès considérable, faisant
régulièrement des suggestions qui étaient en général acceptées, jusqu'au
jour où je leur ai proposé un nouveau concept. Nous étions en Europe
en plein dans la mouvance électronique, de nombreuses personnes autour
de moi voulaient faire de la musique électronique mais n'avaient pas
l'équipement ni le budget, et je sentais quelles en avaient le talent
et l'envie. J'ai fait mon étude, le développement a été très difficile,
c'est à dire très peu d'ingénieurs pour écrire le logiciel de fonctionnement,
pas de budget pour les sons. Têtu, je me débattais et avais du soutien
de la part d'autres ingénieurs qui voyaient que je voulais aller au
bout de ce projet. Jusqu'au jour où certains me proposent de participer
à écrire le programme, en cachette, en se faisant passer le code par
l'Intranet. Grâce à cette solidarité, le projet a vu le jour, le produit
s'est appelé "Groovebox" et a été la plus grande réussite commerciale
de ce fabricant.
J'ai ensuite rejoint des marques d'instruments de musique
américaines pour voir ce qui se passait là-bas. En collaborant avec
E-mulator, je me suis aperçu de la différence dans les rapports humains.
Les gens simples et
raffinés
que j'avais découverts au Japon s'étaient transformés en personnes extraverties,
un peu superficielles mais franches. Un vrai choc culturel…
Dès mes premiers instants dans l'avion, à mon second
voyage en destination de Tokyo, j'ai pensé à mon Pays d'Oc, mon village,
sa colline, et ai recherché au plus profond de moi-même qui j'étais.
Je me suis posé la question que vous me posez aujourd'hui.
Je me suis passionné pour l'histoire locale. Tout d'abord
1907 et Marcelin Albert. Mon arrière grand-père faisait partie des 87
et du mouvement de défense viticole - j'avais tous les éléments dans
le grenier pour faire mes études à partir des documents d'époque.
Ce qui me fascinait, c'était : "Comment Marcelin Albert,
ce petit viticulteur et cafetier d'Argeliers avait pu mobiliser tout
ce monde ?". Au départ, en faisant de simples discours le jeudi, jour
de marché à Narbonne, en montant sur un platane des barques. (ce qui
lui a valu le surnom de "Lou Cigal"). Et, arriver à en faire une vraie
révolution, grève de l'impôt, démission des mairies, 800 000 manifestants
à Montpellier en juin 1907, nouvelles lois pour que la situation s'arrange.
Ce qui me fascinait, c'était cela et surtout de savoir la suite, c'est
qu'après 1907, les gens ne l'ont plus regardé. Il est mort dans la misère
noire. Enfant, j'étais très ami avec sa nièce, elle m'avait raconté
cela et m'avait fait lire des lettres écrites sur la fin de ses jours
qu'il n'avait jamais envoyées. Des mots qui vous donnent de la rage
pour toute une vie. (NDR : Marcelin Albert est la première personne
que Christian Salès remercie dans le livret du CD "OC".) Ce qu'il faut
retenir de 1907, ce sont les 800 000 personnes à Montpellier et la puissance
du Midi. C'est tout !
Ensuite, j'ai dévoré des livres sur la civilisation
occitane. On parlait patois à la maison, avec les voisins. Ma grand-mère
d'origine lozérienne qui a toujours vécu avec nous avait été baptisée
en patois. Elle s'appelait Marie Juine. Ses parents habitaient une ferme
isolée et ne parlaient pas très souvent français. Quand elle est arrivé
à Argeliers dans les années 20, bonne dans une famille notable, ils
lui ont fait établir une carte d'identité et le secrétaire de mairie
a transformé son prénom. Marie Juine est devenue Eugénie.
J'ai pris des cours d'occitan au collège Victor Hugo
de Narbonne, pendant la scolarité normale. Cependant, je ne m'étais
jamais trop posé la question sur l'origine de l'occitan, sur l'esprit
d'Oc, et aujourd'hui, je me posais toutes ces questions.
De plus, une véritable passion sur le moyen âge occitan
devait s'installer en moi et m'habiter. J'étais foutu, je devais vivre
avec ça et le faire vivre à tous les gens qui étaient autour de moi.
Après m'être imprégné du Paratge, des troubadours, des cathares et de
la Canso, j'ai eu envie d'extérioriser quelque chose. De matérialiser
cette pensée intérieure. De mettre en forme ces racines, mes racines
et ces informations historiques et culturelles lentement digérées.
Au départ, passionné par le moyen âge, je voulais faire
de la musique médiévale. Me voilà en train d'étudier, d'apprendre à
lire, à interpréter, à essayer de vivre cette musique à partir des écrits
des moines. Les troubadours ou plutôt les jongleurs interprétaient les
œuvres et les transmettaient oralement. Elles ont été
retranscrites
par des moines bien des années après. Cela me gênait au fond de moi.
Quand on connaît l'homme, on sait combien il aime s'investir dans la
vie, dans les projets, surtout lorsqu'ils sont artistiques. Je me demandais
quelle déformation avait pu subir les œuvres initiales des troubadours.
Certains spécialistes avançaient des thèses, je les étudiais… Après
quelques essais, cette musique ne me plaisait pas, et en plus, je n'étais
pas en accord avec moi-même. Il fallait que je fasse une création à
partir d'éléments authentiques, sans me faire croire que je faisais
de la musique occitane médiévale.
J'ai alors pensé à l'univers OC : créer des mélodies
sur des textes d'époque, avec les personnes qui étaient autour de moi
et qui voudraient bien participer à les jouer et à chanter. Il me fallait
un mot court à utiliser comme préfixe pour nommer les noms sur mon ordinateur
et sur mes synthés, je n'avais pas alors de titre pour les morceaux.
J'ai pris les 2 lettres "o c" (ex. : oc:voix#13/église Pouzols) pour
pouvoir classer et retrouver facilement les prises de sons, les séquences
de ce projet par rapport aux autres projets menés en parallèle. Lorsqu'un
jour le nom du CD s'est posé, les listes de noms de sons ont parlé.
Comme j'avais déjà lu et étudié la littérature occitane
médiévale, le choix des textes s'est imposé. Chaque texte a été sélectionné
pour les valeurs qu'il véhicule dans le peu de mots utilisés et également
la possibilité de l'interpréter sur plusieurs niveaux. Anne Brenon,
historienne médiéviste, et Caroline Cennac, docteur en occitan médiéval,
avec le concours de Jordi Passerat en ont fait les vérifications historiques,
les études de prononciations et les explications que l'on trouve sur
le site Internet. Cela m'a permis de me concentrer sur la musique.
A partir de ces textes, j'ai composé les mélodies,
dans ma tête. Ensuite, avant de commencer à faire des arrangements et
choisir le type de voix, l'instrumentation, j'ai décidé que ce projet
serait fait avec ma famille et mes proches. J'ai commencé avec ma femme.
Elle est de Capestang, c'est l'endroit d'où viennent les peintures médiévales
du livret du CD. Elle n'avait jamais chanté auparavant. Sa voix envoûtante
(j'étais bien placé pour le savoir !) m'avait envoûté. J'étais certain
qu'il y avait quelque chose, de l'émotion à créer. Nous avons enregistré
"Davant Dius", "Lo ben e Lo Mal". La première prise était la bonne.
Ce sont les premières prises de son qui se trouvent sur l'album. C'était
il y a 5 ans déjà.
Ensuite, j'ai mis mon père à contribution. On a enregistré
sa voix dans une cuve de vin vide, dans la cave, à la maison. L'ambiance
de la cuve procure à la voix une texture particulière, unique. Cela
vient en partie des plaques de tartres qui se trouvent sur les parois.
Les multiples alvéoles réalisent un amortissement des fréquences aiguës
tout en enrichissant la densité de la réverbération courte. Mon père,
Jo, chante le morceau "Carcassona", un extrait de la "Canso de la Crosado",
lorsque la croisade contre les albigeois passe à Carcassonne.
Un jour, j'ai rencontré Patrice Brient. Il est luthier,
spécialisé dans le moyen âge. Je lui ai présenté mon projet familial.
Nous nous sommes revus de maintes fois, nous sommes devenus amis. Finalement,
c'est lui qui a signé le développement de tout l'instrumentarium médiéval
de OC. Patrice joue de ses instruments avec une émotion saisissante.
Les prises de son ont été faites dans des lieux à l'acoustique unique
comme l'église de Pouzols-Minervois. Cette église est loin du village
et de ce fait, il n'y a pas de bruits extérieurs (ex. voitures…) et
qui plus est une acoustique superbe. Les prises de son sont faites avec
3 micros. Un devant l'instrument pour le son sec direct , et un couple
d'ambiance stéréo pour la réverbération de l'église. Les instruments
utilisés sont des reproductions réalisées à partir de sculptures, enluminures,
parchemins… Ensuite, les mixages ont été faits "à la maison" sur du
matériel simple mais efficace.
Nous sommes en Juillet 99. Le projet est gravé sur un
CD. J'ai fait une copie pour chaque participant et nous nous sommes
souhaité de bonnes vacances. Virginie et moi venions de nous marier
le 26 juin et alors que l'on allait partir en voyage de noces, Jean
Davoust, un ami, m'appelle et me dit : " Il faut que tu montes ! J'ai
fait un tour à Paris avec ta musique, trois maisons de disques sont
prêtes à sortir ton projet ! " On allait justement prendre l'avion à
Paris pour notre lune de miel. Je lui dis : OK, mais je n'aurais qu'un
seul jour.
Après une autre visite, j'ai choisi ceux qui parlaient
de mon projet avec amour. Les autres me parlaient de MF de promo, de
parts de marché…, mais pas de musique ou d'émotions. J'ai choisi Wagram,
car en plus, son directeur général est de Cahors et son chef de produit
des Cévennes. Je me suis dit, comme ça, entre gens du sud, on pourra
s'entendre, au moins…
La suite est allée très vite, j'ai pu m'occuper librement
de tout : pochette, livret, affiche. Nous avons été d'accord sur tout,
sauf sur l'accroche "la musique occitane à l'aube du III° millénaire".
J'ai alors souhaité qu'elle soit sur un autocollant et pas imprimée
sur le CD. Ce compromis était acceptable ! c'était le seul. On a fait
un site Internet pour la suite interactive de l'aventure, qui continue…