C'est
trop dire, ou trop peu, que de rappeler que Bernard Manciet est né à
Sabres (Landes) le 27 septembre 1923. On aurait pu affirmer tout autant
que Sabres est né pour Manciet : de ce village dans les marais, terreur
des curés qu'on envoyait là en terre de mission, le poète a fait, dans
"L'Enterrament", un lieu entre ciel et terre, une autre Jérusalem où
le peuple des Sabrots côtoient les figures bibliques et d'où l'on peut,
sans truchement, interpeller Dieu, le houspiller, et même le plaindre.
Dans un autre registre, familier, pathétique ou railleur, les brèves
nouvelles de "Casau perdut" résument en Sabres l'humanité toute entière
- du moins, cette humanité-là, gasconne et landaise, née, non du sang
ni do sol, mais de siècles de survie commune, de liens indéfiniment
retissés. Dans l'un et l'autre cas, Manciet nous donne à entendre, dans
les lamentations de la "Dauna", comme dans les réparties de Marilis,
ce qu'il appelle "les mélodies du marché" : le inflexions de ces voix
qu'on entend, le jeudi matin sur la place de Sabres. Qu'à ces mélodies
se mêlent le souffle des grands mystiques et l'éloquence rugueuse de
Bossuet est le propre de Manciet, la marque d'une écriture sans équivalent
dans la littérature contemporaine, une parole faite Verbe, prête à l'épreuve
de la chaire, de la scène et du feu.
Eysines (Gironde), 20 avril 1985. Couronnant une journée radieuse de
printemps retrouvé, la soirée avait réuni
la fine fleur de la chanson occitane des années 70 : Rosina de Peira,
très en forme, et un Claude Marti innovant : pensez, un synthétiseur
! A l'entracte, changement de décor, et d'époque. De chaque côté de
la scène, on laisse pendre de grands draps, tandis que la Compagnie
Lubat installe son hardware (instruments, cloches, gongs, enclumes).
Un piano égrène comme un glas, puis une voix s'élève :"Dimenge de hen
negue e blu…" Et s'enfle. Minuscule support de brosses aux manches interminables,
Pierre Venzac se met à peindre, à grands gestes, sur les draps tendus.
Stupeurs. Quelques sifflets, des fauteuils qui claquent. Derrière la
scène, à genoux sur l'escalier métallique, un petit homme aux cheveux
blancs, à la lueur d'une lampe de poche scotchée sur la main courante,
profère son texte, hésite ("j'arrête ? Non, non, continuez"), reprend
son souffle puis tient tête à la musique qui maintenant gicle, cogne,
éclabousse, meurtrit, et transporte.
A vrai dire, de Bernard Manciet, on aurait dû savoir qu'on pouvait
tout attendre. De l'étudiant frêle adressant ses ronsardise à la vieille
revue "Reclams" étaient venus, sans préavis, la verve insolent de "L'òda
a Luis Miguel Dominguin", la suffocante grandeur de "l'òda a Cornalis".
Or, qu'y a-t-il de commun entre la course folle d'"Accidents" et le
récit à bout de souffle du "Goujat de noveme", sinon le grain râpeux,
tout hérissé de consonnes, d'une voix qui gifle plus souvent qu'elle
ne caresse, dit "je" et "tu". "Deishuda-te. Liva-te". L'écriture de
Manciet ne semble pouvoir se déployer qu'une fois posée - aussi virtuel,
muet, abasourdi, béat, que soit l'interlocuteur - une relation dialogique
d'où le verbe tire son énergie ; qu'une fois dressée - fût-ce en trompe-l'œil
- l'estrade d'où marteler la harangue : la chaise, au coin du feu, où
chuchoter la confidence.
Quelque extravagante qu'ait paru la prestation de 1985 (attendrait-on
cela d'un monsieur respectable, soucieux de donner une situation à ses
cinq enfants, et déjà titulaire de la carte vermeil ?), elle n'était
que l'expression ultime, comme un passage à l'acte, d'un pulsion à l'œuvre
dans le texte même de Manciet. Elle n'en a pas moins été le point de
départ d'une invraisemblable série de performances où Bernard Lubat,
bien loin "d'accompagner" Manciet, le traite et - le rudoie - comme
la première guest star venue. Mais le "Vieux" n'est pas né de la dernière
pluie : il peine à suivre, croit-on, se perd dans ses papiers, mais
glisse son solo à la seconde qu'il faut. Il ruse, et l'air de rien,
impose son tempo. De certaine soirée à Pessac, en 1991, où trouver l'équivalent
sinon dans ces sessions de la fin des années cinquante où le jazz franchit
ses propres limites , A l'opposé, dans la moiteur de l'été 96, à Bourideys,
une pyrotechnie réglée au dixième de seconde sur le texte de "Huec",
où les mots de Manciet mettent pour de bon le feu au lac : loin de Coltrane,
les plaisirs de l'Ile enchantée, avec Lubat en Lully déperruqué.
Il faut le croire, pourtant, puisqu'il le dit : Manciet, dans son écriture,
ne doit à cette expérience de joute sans filet. L'épreuve du gueuloir,
il connaît, lui qui ne considère un texte comme achevé qu'une fois scandé
et remâché jusqu'à ce que, selon ses termes, il "tombe" juste. "Ut musica
poesis". Il lui est d'ailleurs déjà arrivé de dire ses textes devant
un public : entre amis, au mois d'août, sous les chênes e Trensacq.
Alors le jazz… La musique et le rythme étaient déjà là, qui attendaient
leur heure. Dans la dernière décennie, Manciet a aussi uni ses mots
à la flûte de Christian Vieussens (peut-être dans sa délicatesse pataude,
le plus subtil de tous les partenaires) et à al voix immense, incroyablement
puissante de Beñat Achiary. Rencontre, avec ce dernier, de deux cultures
qui se mesurent depuis plus longtemps que la musique, jusqu'à cette
acné, une nuit de juillet 1997, sur les hauteurs d'Itxassou : un "Guernica"
de fin du monde porté par trois géants. Au Basque et au Gascon s'était
joint en effet, l'homme de l'embouchure, le bayonnais Michel Portal.
Au dessus de la succession des collines, jusqu'aux lumières de la côte
et, au-delà, jusqu'à la fantasmagorie du couchant, le Verbe s'était
fait clameur.
Guy Latry