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Dupain
La révélation marseillaise

Ils sont trois, assis devant leurs micros dans des costumes anonymes, aussi anonymes que leur nom : Dupain. Le font-ils exprès, pour que le choc de la musique nous prenne de plein fouet ? Depuis leurs premiers spectacles, fin 98, les Dupain laissent derrière eux une traînée d'enthousiasme effaré. C'est quoi cette musique de fada ? Des samples et de la vielle à roue ? Du rock ouvrier ? Du flamenco chanté par un polonais ?…

Retour à Marseille fin 1997, à l'apogée d'un trio vocal malicieusement intitulé " Gacha Empega " dont fait partie Samuel Karpiéna, chanteur de Dupain. Le lascar vient de Port de Bouc. Il a tâté de l'usine, étudié à la fac, fait un an de travail social (animation de sound systems). En compagnie de ses potes gitans il a goûté aux fièvres de la musique flamenca, et fait de la guitare pour Kanjar'oc, un groupe de punk-ragga tonitruant. A Marseille, il fait la connaissance de Pierre Laurent Bertolino, bidouilleur de machines et joueur autodidacte de la vieille à roue. Ensemble, ils rencontrent le mouvement occitan marseillais, qui leur paraît être le moyen d'affirmer une culture locale forte face au nivellement par le bas de la variété française.

Samuel Karpiéna a donc appris l'occitan et rejoint Gacha Empega avec qui il a fait une carrière courte mais trépidante - des centaines de concerts dans toutes sortes de lieux, le plus souvent populaires : castagnades, manifs anti FN, cafés… Au cours, de leurs différents voyages, de leurs rencontres avec d'autres musiciens ou encore lors des bœufs avec les collègues ils découvrent les harmonies bulgares, les rythmes de transe du sud de l'Italie, les tourneries sahariennes.

L'idée d'une méditerranée musicale a pris forme, qui va se matérialiser lorsqu'ils rencontrent Sam De Agostini. Sam De Agostini vient du rock . Un cogneur, un défonceur de peaux. Pendant des années, il a mis sa pêche au service de Leda Atomica, groupe légendaire de la scène marseillaise. Pour Dupain, il met au point des pulsions plus subtiles, à l'accent chaoui, napolitain ou gitan. Pierlo Bertolino, le joueur de vieille est aussi un maître du séquenceur et du sampler, fabricant de rythmiques qui pourrait convenir à une cérémonie de transe moyenâgeuse comme à un club new-yorkais.

Ce mélange de sons futuristes et de grooves anciens, habités, donne une assise unique à la voix. L'émotion peut éclater dans le chant de Karpiéna, ses mélodies étranges, ses accents flamenco. Les textes en occitan parlent de l'usine, du chômage, d'une société en décomposition. Certains sont l'œuvre d'auteurs marseillais de la fin du 19eme siècle ou du début du 20eme, Felip Malbilly, Josèp Sarraire, Joan Lo Rebèca, ils sont imprégnés de la pensée anarchiste ou marxiste qui émanait du mouvement ouvrier de l'époque. D'autres, comme " Lei presoniers ", chanson traditionnelle du Languedoc, sont chargées de la peine des petites gens écrasées par les puissants. D'autres enfin sont des textes originaux de Karpiéna, nourris de son expérience dans la sidérurgie, teintés de l'amertume des ouvriers de Fos sur Mer déracinés au nom d'un travail qui aujourd'hui se fait rare. Une expression sincère et une grande puissance émotionnelle : une formule unique qui désigne Dupain comme champion de la nouvelle vague occitane.

Le Pavé de Marseille - 22/07/99 (extrait) (…)

"Quand un journaleux tient un bon groupe, c'est plus fort que lui, il cherche à expliquer. Il pense qu'en autopsiant la musique, en fouillant dans le passé des musiciens, en décortiquant chaque personnalités, en interrogeant les influences, en reconstituant le puzzle des individus, il pourra isoler, un à un, les ingrédients qui procurent la jubilation de l'oreille et de l'ouverture des sens. Comprendre comment une musique touche, où une autre, qui s'inscrit pourtant dans le même courant, utilise peu à peu les mêmes influences, laisse indifférent. Pourquoi ce qui chez les autres apparaît sans relief, devient brusquement évident ? Bien sûr, 99 fois sur 100, il ne percera pas le mystère. Se cassera les dents à chercher une improbable recette. Si Dupain développe une musique à la fois accessible et innovante, c'est sans doute parce que le groupe est fabriqué dans une farine authentique, d'autant plus succulente qu'elle n'est pas trafiquée. Il faudrait s'arrêter là, éviter les commentaires redondants, car, on a beau malaxer la pâte, ce qui en sortira justifiera et confortera peut-être l'engouement, mais jamais ne l'expliquera. On aura encore peu avancé quand on aura dit que Dupain fait partie de cette mouvance musicale profondément ancrée sur un territoire et sa culture. En l'occurrence l'Occitanie et la Provence. Tout un courant de la musique traditionnelle revisite l'histoire et, avec plus ou moins de bonheur, en propose une lecture actuelle (…)" F. Kahn

Article paru dans le n°43 de la Linha Imaginot

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