Retour à Marseille fin 1997, à l'apogée d'un trio vocal
malicieusement intitulé " Gacha Empega " dont fait partie Samuel Karpiéna,
chanteur de Dupain. Le lascar vient de Port de Bouc. Il a tâté de l'usine,
étudié à la fac, fait un an de travail social (animation de sound systems).
En compagnie de ses potes gitans il a goûté aux fièvres de la musique
flamenca, et fait de la guitare pour Kanjar'oc, un groupe de punk-ragga
tonitruant. A Marseille, il fait la connaissance de Pierre Laurent Bertolino,
bidouilleur de machines et joueur autodidacte de la vieille à roue.
Ensemble, ils rencontrent le mouvement occitan marseillais, qui leur
paraît être le moyen d'affirmer une culture locale forte face au nivellement
par le bas de la variété française.
Samuel Karpiéna a donc appris l'occitan et rejoint
Gacha Empega avec qui il a fait une carrière courte mais trépidante
- des centaines de concerts dans toutes sortes de lieux, le plus souvent
populaires : castagnades, manifs anti FN, cafés… Au cours, de leurs
différents voyages, de leurs rencontres avec d'autres musiciens ou encore
lors des bœufs avec les collègues ils découvrent les harmonies bulgares,
les rythmes de transe du sud de l'Italie, les tourneries sahariennes.
L'idée d'une méditerranée musicale a pris forme, qui
va se matérialiser lorsqu'ils rencontrent Sam De Agostini. Sam De Agostini
vient du rock . Un cogneur, un défonceur de peaux. Pendant des années,
il a mis sa pêche au service de Leda Atomica, groupe légendaire de la
scène marseillaise. Pour Dupain, il met au point des pulsions plus subtiles,
à l'accent chaoui, napolitain ou gitan. Pierlo Bertolino, le joueur
de vieille est aussi un maître du séquenceur et du sampler, fabricant
de rythmiques qui pourrait convenir à une cérémonie de transe moyenâgeuse
comme à un club new-yorkais.
Ce mélange de sons futuristes et de grooves anciens,
habités, donne une assise unique à la voix. L'émotion peut
éclater
dans le chant de Karpiéna, ses mélodies étranges, ses accents flamenco.
Les textes en occitan parlent de l'usine, du chômage, d'une société
en décomposition. Certains sont l'œuvre d'auteurs marseillais de la
fin du 19eme siècle ou du début du 20eme, Felip Malbilly, Josèp Sarraire,
Joan Lo Rebèca, ils sont imprégnés de la pensée anarchiste ou marxiste
qui émanait du mouvement ouvrier de l'époque. D'autres, comme " Lei
presoniers ", chanson traditionnelle du Languedoc, sont chargées de
la peine des petites gens écrasées par les puissants. D'autres enfin
sont des textes originaux de Karpiéna, nourris de son expérience dans
la sidérurgie, teintés de l'amertume des ouvriers de Fos sur Mer déracinés
au nom d'un travail qui aujourd'hui se fait rare. Une expression sincère
et une grande puissance émotionnelle : une formule unique qui désigne
Dupain comme champion de la nouvelle vague occitane.
Le Pavé de Marseille - 22/07/99
(extrait) (…)
"Quand un journaleux tient un bon groupe, c'est
plus fort que lui, il cherche à expliquer. Il pense qu'en autopsiant
la musique, en fouillant dans le passé des musiciens, en décortiquant
chaque personnalités, en interrogeant les influences, en reconstituant
le puzzle des individus, il pourra isoler, un à un, les ingrédients
qui procurent la jubilation de l'oreille et de l'ouverture des sens.
Comprendre comment une musique touche, où une autre, qui s'inscrit pourtant
dans le même courant, utilise peu à peu les mêmes influences, laisse
indifférent. Pourquoi ce qui chez les autres apparaît sans relief, devient
brusquement évident ? Bien sûr, 99 fois sur 100, il ne percera pas le
mystère. Se cassera les dents à chercher une improbable recette. Si
Dupain développe une musique à la fois accessible et innovante, c'est
sans doute parce que le groupe est fabriqué dans une farine authentique,
d'autant plus succulente qu'elle n'est pas trafiquée. Il faudrait s'arrêter
là, éviter les commentaires redondants, car, on a beau malaxer la pâte,
ce qui en sortira justifiera et confortera peut-être l'engouement, mais
jamais ne l'expliquera. On aura encore peu avancé quand on aura dit
que Dupain fait partie de cette mouvance musicale profondément ancrée
sur un territoire et sa culture. En l'occurrence l'Occitanie et la Provence.
Tout un courant de la musique traditionnelle revisite l'histoire et,
avec plus ou moins de bonheur, en propose une lecture actuelle (…)"
F. Kahn